Coronavirus : révélateur de notre absence de résilience

Ras-le-bol, dégoût et grosse colère font que ce blog qui ne devait être consacré qu’aux sujets relatifs à l’écologie et à l’environnement va faire une exception : parler des politiques publiques en matière sanitaire et donc du coronavirus. Ce n’est pas sur la stratégie de lutte que nous intervenons dans le débat, n’espérez pas un avis sur le choix à faire entre protection totale ou contagion contrôlée, hors de notre domaine de compétence. Cependant, en dehors de ces sujets que nous laissons bien volontiers aux médecins, il est relativement facile de comprendre, avec une approche d’écologue, que les éléments de langage, les méthodes utilisées et les conséquences des politiques menées nous amènent directement dans le mur. Les politiques néolibérales de ces 20 dernières années ont ruiné les services et les activités qui nous permettraient de passer cette crise sans trop de casse. Nos sociétés libérales sont tout sauf résilientes et nous allons en payer le prix fort.

Covid-19, une pandémie naturelle et prévisible

N’en déplaise à notre Président, nous ne sommes pas en guerre. Le ton habituel de curé de campagne utilisé pour chacune de ses allocutions, avec des essais de lyrisme romantique pour nous faire croire à une grande profondeur d’esprit mais qui ne rappelle que la mauvaise prose adolescente, c’était doublé ce lundi 16 mars d’un accent qui se voulait martial : nous serions en guerre. Et bien non, malgré la répétition sensée nous convaincre de la profondeur du propos, non, nous ne sommes pas en guerre. A moins d’être en guerre contre notre propre espèce (vecteur du virus) ou contre la Nature (productrice du virus). Bien au contraire, nous sommes dans une situation qui avait été anticipée par de nombreux chercheurs en épidémiologie : nous sommes dans la situation de toute population en surdensité par rapport aux capacités de production de son environnement. Toute population naturelle, des bactéries aux vertébrés, qui arrive à ce stade est soumise à plusieurs facteurs limitants : baisse de la fertilité, augmentation de la mortalité, apparition de maladies épidémiques. La baisse de la natalité mondiale est déjà en cours. On constate dans de nombreux pays industrialisés une augmentation de la mortalité, surtout chez les classes les plus pauvres et les plus sensibles aux changement environnementaux. Enfin, les épidémies à risque pandémique se succèdent depuis de nombreuses années, amenant les services médicaux à se préparer à ce type de situation. Ainsi, l’Eprus chargé de gérer les stocks de matériel d’urgence est créé en 2007 et sera particulièrement actif en 2009 pendant l’épidémie du H1N1. Dix ans après, le budget de l’Eprus est divisé par 10, il n’y a pas plus de stocks ni suffisamment de réserve et nous avons une pénurie gravissime de masques… Non, ce n’est pas une guerre que nous menons, c’est une situation normale et prévisible à laquelle nous avons refusé de nous préparer, aveuglés par la technocratie financière libérale.

Des maladies émergentes auxquelles nous n’échapperons pas

La situation était d’autant plus prévisible que les écologues, médecins, zoologistes et climatologues alertent depuis de nombreuses années sur deux sources pandémiques potentielles : les zoonoses et les maladies fossiles.

Les zoonoses sont des maladies qui se transmettent entre vertébrés, des maladies trans-spécifiques. C’est le cas des grippes aviaire ou porcine, du virus Ebola (chauve-souris/homme), ou plus anciennement de la rage. Aujourd’hui, c’est le Covid-19 qui malgré encore quelques doutes semblent s’orienter vers un contact homme-pangolin pour la transmission. Nos intrusions de plus en plus profondes au sein des milieux naturels les plus protégés, la dégradation de ces milieux et leur fragilisation, la pollution, la consommation d’espèces sauvages… tout est fait pour augmenter 1/ le risque de contacts avec ces maladies, et 2/ l’augmentation de la densité et de la superficie de répartition des vecteurs. Il est donc normal que ces zoonoses soient plus fréquentes et plus dangereuses.

Quant aux maladies fossiles, elles sont liées au changement climatique et au dégel du permafrost. De nombreux virus, bactéries, parasites, bref de nombreux agents pathogènes sont présents dans ces sols gelés et réapparaissent progressivement à l’occasion du réchauffement climatique. Il y a déjà eu des cas récents d’anthrax en Sibérie alors que cette maladie avait disparu depuis 75 ans. Les scientifiques ont découvert des virus géants dans des dépouilles de mammouths congelés et il y a tout à penser que nous ne soyons qu’au début du problème. Il ne s’agit pas de faire peur, mais une nouvelle fois de savoir à quoi nous allons être confronté et donc de se préparer. Et c’est précisément cette absence totale de préparation que démontre la crise du Covid-19. Pire, nous avons joué contre notre camp !

Un « en même temps » qui tourne à l’oxymore

Impréparation, incompétence, voire incapacité cognitive à voir l’échec d’un système : tout cela peut en partie expliquer l’hystérie et l’incohérence du discours gouvernemental et présidentiel.

« Allez travailler ! », « Restez chez vous  ! », « Soutenez l’activité ! », « Fermez les chantiers ! »…

On voit même des éléments de langage digne de la 3ème République ressortir lorsque M. Pénicaud se prend pour Millerand et dénonce le « défaitisme » des sociétés en arrêt de travail. A quand les cours martiales pour ces actes « anti-patriotiques », ou les « sanctions pour l’exemple » des actes de lâcheté devant le virus pour compléter cette rhétorique vieillotte et digne de la 1ère guerre mondiale, mais toujours aussi dangereuse ? On croit rêver, mais cela fait pourtant déjà bien longtemps que le modèle 3ème République semble servir de calque politique pour notre époque soi-disant moderne.

Alors que le gouvernement cacophone, les autres services publiques se protègent. Il faut tout de même savoir qu’une bonne partie des chantiers actuellement fermés le sont par décision d’établissements publics comme les OP HLM. Là encore, incohérence…

La cohérence libérale, on la retrouve par contre dans les mesures prises : recul du droit des salariés, attaques sans précédent du droit du travail, toutes les vieilles recettes néolibérales sont à l’œuvre sans se préoccuper de leur logique ou de leur efficacité. Notre gouvernement libéralise toujours plus, plutôt que d’aller chercher l’argent où il est, dans l’évasion et l’optimisation fiscale, dans les cadeaux aux multinationales type CICE, dans le rétablissement de l’ISF… Bien entendu, la même démarche est en œuvre quand il s’agit de culpabiliser les individus pour camoufler que le système est en faillite : hôpitaux en déroute, système économique en déroute, système financier qui appelle à l’aide avant tout les autres. Ne nous y trompons pas, les 300Md€ mobilisé pour sauver l’économie sont avant tout pour sauver les banques et le système financier qui était déjà au bord de l’implosion.

Où l’on reparle de résilience

La résilience est un des concepts clés de l’écologie pour comprendre la dynamique des écosystèmes ou des populations. Il est aujourd’hui largement employé pour qualifier le court-termisme de nos sociétés, mais souvent à mauvais escient. Généralement, ce concept est défini par les capacités d’un système à retrouver un état d’équilibre après une perturbation ou une phase d’instabilité. Si cette définition fonctionne bien pour des systèmes mathématiques, il est difficile d’emploi avec des systèmes écologiques (ou des sociétés) dont il est quasi impossible de définir l’« état d’équilibre ». Plus sûrement, on s’appuiera sur la définition de Holling (2013) qui définit la résilience comme la persistance de relations à l’intérieur d’un système, et la capacité de ces systèmes de persister malgré des changements d’état, de variables ou de paramètres.

Ce concept est bien plus efficient dans une approche systémique que celui de stabilité autour d’un point d’équilibre difficile à définir.

Aujourd’hui, qu’en est-il de notre résilience, et donc de la solidité de nos relations et de nos capacités d’échanges, de notre capacité à persister ? Pratiquement plus rien. A force d’optimisation basée sur des indicateurs uniquement économiques, c’est tout le système qui explose quand les conditions changent comme en ce moment. C’est un non sens généralisé :

  • les grands centres-commerciaux ont remplacés les économies en circuit courts et les commerce de proximité,
  • les hôpitaux sont exsangues à force d’optimisation des lits et du personnel,
  • nous dépendons de circuits de distribution internationaux pour des ressources stratégiques (nourriture, médicaments, matériel médical),
  • les réseaux de communication et d’information sont contrôlés par des journalistes salariés des mêmes multinationales qui ont promu ce système
  • etc…

Tout concourt à démontrer que ce système libéral ne nous permettra pas de passer la crise sanitaire sans des milliers de morts inutiles, sans des frais pharaoniques dont seuls les peuples auront la charge, pas ceux qui auront profité de ce système et nous aurons mis dans cette situation catastrophique.

Alors, oui, dégoût et colère sont une première réponse face à ce système que nous savons délétère depuis des années et voué à l’effondrement. Mais il faut aller plus loin. Nous appelons donc tous les citoyens conscients de l’immense catastrophe à venir à ne plus collaborer à ce semblant de démocratie que nous vivons depuis ces dernières années. Nous appelons à une résistance active pour empêcher, dès la fin du confinement, que les affaires reprennent dans la même direction qu’avant la crise en certainement bien pire. Il faut rejoindre les mouvements de contestations actifs pour demander une révolution sociale et écologique qui se fera nécessairement contre le système en place et donc contre ce gouvernement. Il faut réimposer un droit du travail qui soit un vrai contre-pouvoir aux entrepreneurs voyous. Il faut un service public en mesure d’aller chercher les impôts dus et de nouvelles règles permettant l’arrêt de l’optimisation fiscale. Il faut des mesures permettant de favoriser enfin les circuits-courts, les commerces de proximité et les producteurs locaux. Il faut des moyens de transport collectifs couvrant la totalité du territoire et se présentant comme une réelle alternative à l’automobile. Il faut des mesures pour lutter efficacement contre les gaz à effet de serre et contre l’érosion de la biodiversité. Il faut en finir avec les accords de libre-échange et ces discours bien-pensants associés à des politiques écocidaires pour enfin retrouver un peu d’espoir dans l’avenir, remettre le collectif, le local et l’environnement au centre de nos préoccupations. Surtout, il faut nous protéger des futures crises sanitaires, écologiques, financières qui ne manqueront pas de refaire surface une fois celle du Covid-19 enfin terminée.

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