[Energie] Privatisation des concessions hydroélectriques : défendre l’indéfendable ? (Partie 1)

« Quand tout sera privé, on sera privé de tout ».
C’est ce qui était écrit sur une banderole déployée au-dessus de la retenue de Serre-Ponçon par un collectif en lutte contre le projet de privatisation des concessions hydroélectriques. Depuis plus de deux ans, ce collectif qui regroupe une intersyndicale, des associations nationales (Attac) et locales, des élus locaux et des mouvements citoyens (Gilets Jaunes) défend un service public, l’hydroélectricité, menacé de privatisation par les politiques néo-libérales de nos derniers gouvernements, alors même que ce service est stratégique, voire vital. Et pourtant, il est bien difficile pour des écologues de défendre ces équipements qui détruisent nos cours d’eau et contre lesquels les mêmes écologues continuent à mettre en évidence les impacts majeurs sur l’environnement. Lutter pour maintenir notre indépendance énergétique et une gestion publique de ces retenues, oui, mais pas à n’importe quelle condition.

L’hydroélectricité est actuellement, et encore pour très longtemps, la seule solution technique qui nous permet de stocker de l’énergie en très grande quantité et immédiatement disponible. C’est donc une pièce maîtresse dans la gestion de l’équilibre entre la production électrique et sa consommation. En France, on compte ainsi près de 400 grands ouvrages concédés à EDF qui participent à cet équilibre énergétique. Notre équipement le plus puissant, Grand-Maison en Isère, est ainsi capable de déployer une puissance de 1.800 MW, puissance plus élevée que le plus puissant des réacteurs nucléaires français.

Un outil de production stratégique

Cette production hydroélectrique représente entre 11 et 13% de la production électrique nationale, ce qui est relativement important, mais surtout, elle est la seule qui permette de garantir la stabilité de notre système de distribution électrique. En effet, grâce à sa puissance et à sa rapidité de mise en œuvre, elle permet de gérer les pics de consommation, ce que ne peuvent pas faire les centrales électriques thermiques ou nucléaires qui ne peuvent qu’assurer la production de base. Le dernier kW produit, celui qui évite l’effondrement du système à l’échelle régionale, nationale, voire européenne, sera toujours produit par une centrale hydroélectrique. Et ce kW vaut de l’or !

Mais ce ne sont pas les seuls services que rendent les centrales hydroélectriques : elles permettent notamment de redémarrer les réacteurs nucléaires après leur arrêt (entretien, alerte, autres…). Ce sont d’ailleurs les seuls équipements qui ont la puissance nécessaire pour s’en charger. Elles assurent également de nombreux services liés aux usages aval (canoë-kayaks, écrêtement des crues, refroidissement de réacteurs nucléaires, débits d’objectifs d’étiages, usage agricole, salubrité publique, alimentation en eau potable) ou amont (baignade, loisirs aquatiques, piscicultures). Enfin, ça semble évident mais il faut le rappeler, les retenues amont sont composées à 100% d’eau, notre patrimoine commun (article L.210-1 du code de l’environnement), dont la protection est qualifiée d’intérêt général (ibid.). Dans un contexte de changement climatique où toutes les projections montrent que nous allons faire face à des pénuries sévères d’eau en été dans les prochaines années, ces équipements sont une double richesse puisqu’ils constituent plus de 70% du volume des réservoirs artificiels en France.

Une richesse qui attire les voraces : L’Etat français envisage une privatisation des concessions hydroélectriques, jusqu’à maintenant concédées à EDF, soit-disant contraint de s’y résoudre à cause de l’Europe.

Concurrence, concurrence, concurrence… vraiment ?

C’est la litanie de l’Union Européenne qui, comme le dénonçait F. Rufin lors de l’audition du technocrate C. Madero (21/11/18), ne connaît que cet argument, la concurrence, pour répondre à toutes les demandes de pouvoir d’achat, ou de justice sociale, fiscale, écologique… C. Madero était donc venu devant les députés défendre la demande de l’UE de privatiser les concessions hydroélectriques, expliquant que cela permettrait une concurrence entre prestataires et la fin du monopole d’EDF, pour le plus grand bénéfice du consommateur. Entretien surréaliste où Madero défendait la privatisation et la mise en concurrence du marché pour le bien de tous, et contre toutes les évidences, contre les tous les arguments de bon sens, et contre tous les retours d’expérience. Bien entendu, depuis la privatisation de France Telecom, la Poste, la SNCF, les autoroutes, etc… nous ne sommes plus dupes, enfin, ceux qui ont pu l’être : ces privatisations s’accompagnent toujours d’une dégradation du service et d’une hausse des coûts pour l’ancien usager devenu client. Et aussi d’une manne d’argent que se redistribuent avec bonheur les nouveaux propriétaires sous forme de dividendes ou autres. Et de quelle concurrence parte-t-on ? Le rapport de Sud-Energie montre en plus que cette soi-disant concurrence ne peut s’appliquer que sur une part infime du prix de l’électricité, aux alentours de 8%, et qui correspond aux conditions de fourniture finale au client. Le gros de la production et de la distribution ne peut être soumis à la concurrence, à moins d’imaginer que les ouvrages se feront une concurrence entre eux en jouant sur les heures de turbinages, alors même que nous avons impérativement besoin de leur fonctionnement harmonieux, en raison cohérent, pour la sécurité de notre système électrique.

En terme de sécurité, il faut également rappeler que les gestionnaires privés sont incapables de garantir l’investissement nécessaire à l’entretien de ces équipements particulièrement dangereux. Le marché est aveugle aux besoins d’investissements, et il est aveugle et sourd aux besoins d’investissement à très long terme comme le réclament les grands barrages, qui deviendraient alors des bombes à retardement pour la sécurité des populations aval. La rupture d’un barrage comme Serre-Ponçon, au sud de Grenoble, générerait des dizaines de milliers de morts, broyés sous un torrent de boues, de roches et de débris, et se doublerait d’une catastrophe Seveso au niveau de Vizille sans précédent en France. Scenario imaginaire ? Pas vraiment. Il y a déjà eu plusieurs catastrophes de ce type. La plus connue en France est celle de Malpasset (1959), un des premiers barrages voute qui a littéralement explosé lors de sa première mise en eau, le maître d’ouvrage d’alors n’ayant pas tenu compte des alertes pourtant alarmistes de ses équipes techniques : plus de 400 morts. Autre catastrophe, en Italie (1963) : la barrage du Vajont. Là, c’est un pan de montagne qui s’est abattu dans le plan d’eau, toujours lors de sa première mise en eau qui a déstabilisé la structure des berges, créant une vague de submersion de 60m. Et là encore, la catastrophe était prévisible mais sous-évaluée : 1.900 morts. Enfin, en Russie (2009), où une turbine qu’on savait en mauvais état et qui générait des vibrations inquiétantes depuis des années a littéralement explosé : près de 80 morts. Oui, ces ouvrages sont les outils industriels parmi les plus dangereux, d’où l’importance d’avoir confiance dans ceux qui les entretiennent.

Une responsabilité direct de l’Etat français

Outre tout ces arguments, il est absolument incroyable de voir que tous les pays européens ont pu trouver une façon de protéger leur outil de production hydroélectrique, sauf la France dont les gouvernements libéraux s’enchaînent et se ressemblent depuis ces 20 dernières années. Petit à petit, tous les gros mensonges liés aux nécessités et aux bienfaits de la privatisation des concessions s’effondrent, ne laissant au final plus qu’une seule évidence : la masse d’argent que représente l’exploitation d’ouvrages hypersensibles et stratégiques pour l’équilibre énergétique international, et la fortune que représentera les retenues d’eau dans quelques années, quand ce précieux liquide deviendra le nouvel or bleu. Des entreprises multinationales toxiques comme Total, ou des pays pas toujours amis (Chine) sont déjà prêtes à profiter de ces ouvrages déjà amortis et qui rapportent entre 1 et 2 Md€ à la France. Et le gouvernement français qui acquiesce, accroché à son dogme ultralibéral comme un escargot à la bassine de son chasseur… Le gouvernement Philippe nous garantit que les prochaines conventions sauront nous protéger des multinationales vautours ? Gageons que si c’est la même équipe qui a rédigé les concessions autoroutières qui s’en charge, nous allons une fois de plus nous faire plumer !

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