Écologie old school, ou la revanche du papier-crayon

Les militant.es impliqué.es et actif.ves ont tous eu la même mésaventure en disposant des flyers sur des stands, ou en tractant dans la rue : se faire expliquer par des écolos bon teint et soucieux.ses de faire profiter leur entourage de leurs connaissances nouvelles quelle incurie il y a à gaspiller ainsi du papier ! Du papier, donc des arbres. Des ARBRES ! Donc de la biodiversité, des puits de carbone, et de finir par traiter ces militant.es impliqué.es d’écocidaires ou de n’importe quel mot de ce néoparlé technocratique remis à la mode depuis deux ans.
Chers militant.es injustement agressé.es par ces nouvelles Cybelles de l’écologie, ces nouveaux gardiens des savoirs, voici un petit argumentaire simple pour remettre en place ces soi-disants écolos, certes motivé.es mais mal informé.es, et surtout très mal formé.es.

Il y a de quoi se réjouir de la conscience écologique qui s’étend progressivement à toutes les couches de la société. Conscience plus ou moins honnête, plus ou moins impliquée dans la vie réelle, mais surtout plus ou moins bien renseignée et formée à ce qu’est l’écologie scientifique. C’était d’ailleurs le but initial de cette page, de participer aux actions d’éducation populaire et de rendre l’écologie scientifique plus accessible.

Or, un des points qui reste assez mal maîtrisé est celui du monde d’internet. Sans doute largement aidé par une attitude proche de celui de l’autruche : on préfère généralement ignorer ce qui est dangereux surtout quand on se sent dépendant de ce même danger.

Papier = Danger ? Vraiment ?

Le premier argument des thuriféraires d’internet, c’est la dématérialisation, et donc l’économie de matières premières, notamment de papier ce qui permettrait de sauver nos forêts.

Le papier c’est quoi ? Un produit manufacturé, demandant une sérieuse industrie certes, polluante certes, mais également un matériel recyclable et qui, quand il n’est pas traité, présente un impact très modeste en tant que déchet. On peut gloser à l’infini sur l’impact de la sylviculture, sur la malhonnêteté du soi-disant label « forêt durable». Et oui, l’industrie du papier influe sur la qualité écologique de nos territoires, et pas souvent en bien.

Mais quelle est son alternative ? Très simple : internet ! Là, par contre, il y a quelques informations à avoir si on souhaite remplacer toute la communication papier par de l’information dématérialisée. En effet, et ça commence à se savoir et à se voir, internet n’est pas neutre pour l’environnement. Il est ainsi possible de calculer une correspondance en terme d’émission de Gaz à Effet de Serre (GES) entre nos pratiques quotidiennes sur internet et, par exemple, des trajets routiers (118 gCO2/km, moyenne française) :

Un archivage mail mal géré peut générer en GES l’équivalent d’un trajet de 10.000 km en voiture.

Vous voulez remplacer flyers et tracts par de l’e-mailing ? Pas de problèmes, cela vous coûtera 19 gCO2 par mail. A raison de 88 mails reçus et 32 mails envoyés par jours (moyenne nationale en entreprise), cela correspond à un total annuel de près de 840 kg CO2… soit l’équivalent de 7 000 km en voiture. Par personne. Bien entendu beaucoup plus si vous vous lancez dans l’e-mailing et que vous y joignez des beaux documents attachés, bien lourds.

Si en plus, vous n’êtes pas consciencieux.ses ou peu informé.es, et que vous laissez vos mails stockés sur un serveur distant, il faut rajouter 10g CO2/mail. Et là, en équivalent trajet-voiture, vous dépasserez largement la barre des 10 000 km. Ca revient à faire 2 fois la quasi-totalité du linéaire côtier de France métropolitaine en voiture (à l’échelle 1/25.000). Très jolie promenade, certes, mais préférable à faire en vélo ou à pied par les temps qui courent.

Tout cela en imaginant bien entendu que vous disposez d’un logiciel pour réduire la taille de vos fichiers attachés et que jamais, au grand jamais, vous n’envoyer d’image dépassant quelques centaines d’octets. Un mail volumineux correspond à 50 gCO2 (voire 275 gCO2 selon les sources), soit 12 fois plus qu’un mail simple, sans image et sans signature. Envoyer une image de 1Mo à 10 amis équivaut à faire 4 km en voiture. Pour rien. En effet, l’affichage écran, qui est la destination de 99% des images que nous recevons, ne nécessite pas plus de 100 à 200 ko en mode compressé.

Alors, le mail, alternative au tractage ? Evidemment non ! Ces techniques d’e-mailing sont parmi les plus toxiques d’un point de vue environnemental. D’autant plus que la communication d’action est importante et que tracter en manif ne sera jamais remplacé par quoi que ce soit de dématérialisé.

Mais ce n’est bien entendu pas le seul problème. Même les requêtes internet génèrent des GES. On estime qu’elles coûtent environ 7g CO2 par requête (d’après Wissner-Gross, estimation basée sur l’organisation de Google). Avec un nombre de requêtes moyen de 134 par mois (chiffre en augmentation constante), cela correspond en fin d’année à une petite centaine de km en voiture. Plus faible que les mails, certes, mais chiffres qui n’inclut pas le nombre de pages visionnées pour rien lors de ces recherches, ni le nombre de pubs, de pop-ups qui se seront affichées…

Internet, une poubelle planétaire qui vomit du CO2

Il faudrait donc se passer d’internet ? Mais sans internet, pas de Mediapart, pas de Le Média, pas de Bastamag, LVSL, LRLP, MediaBask et tous les autres médias indépendants, pas de communication autour des Gilets Jaunes, des ZAD, des zones collectives, aucun partage sur les expérimentations pour une nouvelle écologie, bref… il nous manquerait quelque chose.

Et pourtant.

Et pourtant, si internet était un pays, ce serait le 3ème plus gros émetteur de C02. Et même pas pour le bien de l’humanité, même pas pour assurer une information de qualité. Non, malheureusement, toute cette pollution sert principalement à regarder des films en ligne (15% de la bande-passante mondiale captée par Netflix) ou du porno (on estime que le porno représente 30% des données circulant sur le net), bref, l’abrutissement collectif joint à un accès sans limite, notamment aux mineurs, aux gonzos les plus sinistres. Et ce n’est qu’un début. Les data-center sont en pleine explosion, il en fleurit de partout. Ces centres de données sont tellement rentables qu’il devient même envisageable de les immerger pour en assurer le refroidissement et limiter au moins une partie de la débauche de consommation énergétique qu’ils génèrent. Microsoft réalise en ce moment des tests sur un data-center immergé par 40m de fond qui devrait permettre de réduire la part de la climatisation dans le fonctionnement du site. Mais avec quelle contre-partie ? Nouvelle source de pollution profonde, ces data-center occuperont les fond marins dans des zones ou la production biologique reste forte, en réchauffant l’eau et en occupant l’espace à coup de surface bétonnées sur des milieux hyper-sensibles et souvent peu résilients. Au moins seront-ils invisibles et donc moins impressionnants, avec des données d’impact moins faciles à obtenir par les écologues. Politique de l’autruche, une fois de plus…

Autre drame, la multiplication des clouds, des services de stockage de données centralisées, à nouveau sur des data-center. Amazon, dont on se demande chaque année quelle nouvelle ignominie ils vont pouvoir inventer, a notamment décidé de se doter du plus grand cloud du monde. Avec Microsoft, ils contrôlent déjà la moitié du cloud mondial d’infrastructure. Un marché et des infrastructures en constante augmentation ces dernières années, et qui a généré en 2018 des revenus opérateurs et fournisseurs de plus de $250 Md, en augmentation de 32% par rapport à 2017. Cette augmentation devrait être identique pour 2019. Un masse financière titanesque, qui génère un pouvoir financier à l’envie…

Et nous ne parlons pas du contrôle de la sécurité des données, quasi inexistant dans cette jungle.

Nous nous retrouvons donc tous confronté.es à un réel dilemme, qu’on soit simple consommateur.trice, producteur.trice de données ou webmestre militant.es : nous sommes utilisateurs d’un monstre énergétique qui génère des GES dépassant toutes les petites économies que nous arrivons à faire dans l’année. Bien entendu, il est possible d’envisager des démarches personnelles : limiter les envois de mails, supprimer ses accès cloud, rapatrier sa boite mail en local, limiter l’usage d’internet… mais face à la profusion de services et sachant que rien que pour le cloud, plus de 50% des services sont privés (c-à-d. réservés aux entreprises), ces démarches personnelles paraissent bien dérisoires sans une régulation très sérieuse de cette industrie.

Rematérialisons nos médias et nos modes de vie

Une fois de plus, il faut prendre conscience de notre pouvoir mais aussi de nos limites. Notre pouvoir, c’est à titre individuel d’accepter un changement d’échelle de temps. L’immédiateté d’internet est à l’origine d’une dépendance au temps qui nous coûte chaque année une dégradation accrue du climat global, et dont il n’est pas certain qu’elle soit si positive sur nos structures mentales, notamment pour les plus jeunes (voir sur ce sujet « la fabrique du Crétin digital » de M. Desmurget). Mais nos limites, c’est notre besoin d’outils de communication efficaces et ouverts, et notre incapacité à limiter le pouvoir grandissant des géants d’internet. Il est donc nécessaire, comme tout le temps en écologie de coupler la démarche individuelle, pour l’exemplarité et pour s’épargner la honte, avec une démarche de régulation collective au niveau des Etats. Malheureusement, pour l’instant, les tendances sont exactement à l’opposé.

Quoi qu’il en soit, n’acceptez plus jamais de vous faire rabrouer lorsque vous distribuez flyers et tracts : ces « vieilles » méthodes restent toujours plus inoffensives qu’internet ! Limitez l’usage des couleurs, source de pollution métallique, réduisez les formats, utilisez du papier recyclé, rajoutez les mentions « ne pas jeter » mais par pitié, continuez à communiquer, à être présent.es, à vous montrez et à animer toutes nos manifestations ! Vive la vie réelle et la rematérialisation de nos médias.

2 réflexions sur “Écologie old school, ou la revanche du papier-crayon

  1. « barre des 10,000 km », « trajet de 10.000 km en voiture », « équivalent de 7,000 km en voiture » … vous allez dire que je chipote : en français la virgule est le séparateur de décimale et le blanc insécable le séparateur de millier. Quitte à donner des chiffres, autant qu’ils soient lisibles ou accessibles par tous (synthèse vocale pour les mal-voyants).
    et merci pour ce papier intéressant – j’ai fait la connaissance de Cybèle !

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