[Tribune] Contre sommet anti-G7 : dépasser l’amertume pour imaginer l’avenir

par Laurent Thieulle,
militant ATTAC Pays Basque Nord
membre de la plateforme G7 Ez !
commissions communication, action, logistique,
responsable transport et accueil presse sur le camp.

Le contre-sommet est un échec. Quand on a fait partie de l’organisation, il est important de le dire et de reconnaître les manquements à nos engagements. Mais le constat n’est pas suffisant, il est nécessaire de comprendre les raisons de cet échec pour aller de l’avant, anticiper les prochains mouvements sociaux et imaginer l’avenir de nos approches alternatives. Surtout, il est nécessaire de faire un point objectif au milieu de tout le fatras (généralement non signé) lu sur internet ou dans la presse, mêlant intox, rumeurs, paranoïa ou plus souvent simple méconnaissance.

Le contre-sommet est un échec, mais pas seulement. Il y aura eu de belles réussites. Tout d’abord la constitution d’une plate-forme G7 Ez ! composée d’une cinquantaine d’organisations du Pays Basque, Nord et Sud, partis politiques, mouvements abertzale, associations altermondialistes, syndicats. C’était une première et malgré les tensions internes, les groupes de travail qui se sont constitués resteront actifs bien après le G7 pour continuer à lutter et à proposer un autre monde.

Autre réussite, le sommet alternatif a permis de participer au débat d’idées. Plus de 80 événements, conférences et ateliers, auxquels se sont rendus plus de 5.000 personnes, dans un cadre ouvert, avec un village alternatif en plein centre-ville qui a démontré que contrairement au G7, les mouvements altermondialistes souhaitaient s’impliquer au sein de la cité, être rattachés à un territoire et en contact avec les populations.

La grande manifestation du samedi 24 était peut-être un peu faible, ne regroupant « que » 15.000 militants, mais elle a été relayée par les chaînes du monde entier et a permis une réelle et belle exposition des revendications de l’ensemble des groupes présents dans ce contre-sommet.

Enfin, le camp basé à Urrugne restera également parmi les grands succès du contre-sommet. Il faisait directement partie du dispositif politique et devait permettre aux militants de se rencontrer, de croiser leurs expériences, d’envisager des mobilisations, rapides ou sur le long terme. Ce camp était également la démonstration que nos propositions alternatives sont pertinentes et applicables : auto-gestion, volontariat, protection de l’environnement, créativité, imagination… les militants qui nous y ont rejoints ont participé eux-même à ce succès.

Il serait facile de s’arrêter à ces réussites. Elles ont été le fruit d’un travail gigantesque en amont du contre-sommet et nous permettent de valoriser nos engagements respectifs. Mais s’en tenir là serait se mentir sur notre capacité à répondre aux besoins d’un tel événement. Nous voulons un autre monde ? Alors admettons qu’il faut aussi une autre méthode de communiquer, et acceptons le débat public autour de nos échecs.

Le ver dans le fruit

Première dissension au sein de la plate-forme G7 Ez en février : accepter ou non de légaliser le contre-sommet et donc de passer par la Préfecture. Dès le début, deux groupes se sont affrontés. Un groupe institutionnel voulait assurait une université d’été et de grandes conférences pour s’opposer idéologiquement au G7, alors qu’un autre groupe, plus altermondialiste, souhaitait conserver son indépendance pour assurer les actions et le blocage du G7. Les institutionnels ont fait valider la légalisation du contre-sommet, à partir de là, l’échec était annoncé. Etait-il évitable ? Oui, sans doute, en composant deux groupes organisateurs : un pour les conférences, et l’autre pour le camp militant et les actions, hors accord préfectoral. Nous avons cru qu’il serait possible de maintenir l’unité et que cette unité serait gage de notre réussite. Cette unité, mais nous ne le savions pas encore, était déjà prête à éclater. Les mouvements anarchistes nous ont quitté principalement à cause de cette collaboration active avec la Préfecture.

Un fruit véreux et rachitique

Chose incroyable pour un tel événement, nous n’avons jamais eu de vision claire de nos finances : organisations signataires qui ne payaient pas, mise en ligne d’une cagnotte seulement un mois avant le contre-sommet, pas de budget par commission… Il est de bon ton dans les milieux militants de voir de la manipulation partout. Il y a sans doute eu des calculs stratégiques de certaines organisations pour rester maître de leurs dépenses et pour s’investir a minima sur le camp ou le village alternatif. Je préfère cette explication plutôt que d’imaginer un amateurisme total qui a rendu ce contre-sommet totalement infinançable et impossible à budgétiser…

Quand au mois de juin, on nous annonce que le FICOBA nous coûtera 3 fois plus cher que prévu (plus de 40.000 € contre 16.000€ initialement retenu), la tension entre les deux groupes d’intérêt de la plate-forme explose. Le FICOBA aura permis de siphonner tout le budget du camp, de la legal-team et des cantines. Pour se justifier, certains Nostradamus nous promettent une mobilisation atone des militants et demandent à dimensionner le camp pour seulement 500 personnes (nous serons plus de 4.000 sur le camps le vendredi). Le budget de la legal-team passe d’un coup de 20.000€ à 1.000€. Si on rajoute les discussions insensées autour du consensus d’action ainsi que des mots malheureux écrits (« isoler » et « désavouer » les mouvements violents) mais finalement supprimés suite à une réunion houleuse, les groupes anti-fascistes ont également préféré se retirer.

Un fruit véreux, rachitique, et amer…

La peur aura guidé nos dernières semaines d’organisation. La peur de l’explosion de la plate-forme, la peur de perdre la main sur le cycle de conférence pour certains, ou de perdre le camp pour d’autres. Et surtout, la grande peur des institutionnels de voir les manifestations leur échapper. De plus, avec la charge de travail à faire en amont, il devenait totalement illusoire de pouvoir développer les actions de manière efficace. La commission action réduite à portion congrue s’est soudainement faite envahir par des militants pacifistes hors-sol qui ont produit des protocoles d’action tellement complexes qu’ils en devenaient inapplicables. Ce consensus d’action est devenu de fait un consensus d’inaction. Le projet de zone arc-en-ciel, imposé au forceps à la plate-forme et qui devait enfin montrer notre mobilisation contre le G7, était vidé de sa substance.

… qui termine à la poubelle

La fin des situations pourries réservent généralement les pires surprises. Des ignominies, il y en aura eu. Une présentation du programme du contre-sommet éditée en juin sur internet et qui omet la zone arc-en-ciel (une erreur, nous dira-t-on). Un tirage papier du contre-sommet édité à plusieurs milliers d’exemplaire avec une page de sponsoring taclant le camp et ses « errements » et listant des partis politiques et orgas qui pour la plupart n’ont jamais participé ni même financé le contre-sommet (on cherche encore à savoir qui a signé le bon à tirer, pas de réponse). Le plan de la zone arc-en-ciel prévue pour le dimanche une nouvelle fois oubliée sur le tirage papier du programme officiel, et finalement rééditée à quelques centaines d’exemplaires quasiment distribués sous le manteau. Un soi-disant service de médiation lors de la grande manifestation qui s’est conduit comme n’importe quel service d’ordre devant le CRA, « circulez, y a rien à voir ! ». Et le moindre prétexte pris pour stopper les actions et fermer le camp le plus rapidement possible. Pour finir, des démentis à de folles rumeurs du Canard Enchaîné, ont été publiés de façon autoritaire et signés G7 Ez ! alors que de nombreuses organisations avaient refusé de le valider… Terrible fin d’un beau projet.

Au final, une tarte aux fruits sans fruits

Pourtant le projet était beau. Le débat d’idée était important et il a été réussi, autant au FICOBA que dans le village alternatif ou dans le camp. La volonté de la plate-forme de s’inclure dans la cité, de montrer une ouverture à tous dans la zone du camp et du village alternatif était assumé. Les Basques ont trop souvent soufferts des guerres militantes et politiques, et nous voulions être un contre-point total de ce qui se passait au G7. Biarritz était un bunker interdit à tous ? Le contre-sommet serait au contraire ouvert au monde.

Il était stratégique de ne pas se tromper d’ennemis, viser Biarritz et Bayonne, les services du G7, les délégations, mais pas les populations, pour construire l’avenir.

Nos dissensions auront malheureusement eu raison de nos capacités d’organisation. La plate-forme G7 Ez, colonisée par des éléments hors-sol aura ruiné toute nos chances de pouvoir se montrer un tout petit peu actif autour du G7. Nous devions déranger et bloquer le G7, c’est la police qui nous a tenu réveillés plusieurs nuits et nous a confinés dans le camp. Nous n’avons même pas pu nous protéger correctement des éléments infiltrés (cas d’une soi-disant gilet jaune toulousaine et vraie agent de renseignement) ou des agents provocateurs qui n’auront eu qu’à souffler sur les braises de la frustration pour faire exploser le camp et mettre en danger tout le monde. Le collectif Blokatu, pris à la gorge par la charge de travail pour aider le contre-sommet et par une forme de fidélité au consensus d’action n’aura jamais été en mesure d’organiser la moindre opération. Les militants n’auront jamais compris que le consensus d’action de la plate-forme ne concernait que la zone du contre-sommet mais que, sur le BAB, tout type d’actions et de consensus restaient à inventer… Tout s’est accumulé pour accoucher d’un grand vide. Rien. Aucune action. Une grande frustration, et une plate-forme qui reçoit même le baiser de la mort de la Préfecture : nous l’avons aidé à conserver le calme dans le Pays Basque ! C’est douloureux parce que c’est mortellement vrai.

Depuis la fermeture du camp, les tribunes, avis, opinions fleurissent. Pour la plupart à charge contre la plate-forme G7 Ez !, avec raison mais sans avoir toutes les informations. Ils surfent donc sur des rumeurs toutes plus folles les unes que les autres : collusion avec l’Etat pour protéger certaines actions pacifistes hors plate-formes, collaboration des mouvements abertzale avec l’Etat pour rapprocher les prisonniers Basques… Certains, de dépit, en appelaient à déborder la manifestation de samedi pour mettre Hendaye en feu sans se préoccuper du message politique dévastateur que cela aurait eu. Tous considèrent désormais que l’ennemi n’est plus le G7 et sa politique néo-libérale, mais les organisateurs du contre-sommet. Loin des manipulations et accusations de collaboration, la vérité est plus tragique : nous avons échoué par incompétence, par incohérence, par incapacité à admettre nos désaccords et à se partitionner pour être enfin efficace. Au final, nous n’aurons protégé que les activités les moins problématiques de ce contre-sommet au risque de nous décrédibiliser tous.

Ces échecs, nous les porterons, comme nous porterons nos quelques réussites, mais uniquement pour aider à trouver des solutions collectives et alternatives. Ni rancœur, ni renoncement, il faut imaginer l’avenir ! Et cet avenir ne peut pas se passer des actions de lutte contre le système actuel, qui ne devront plus jamais être étouffées comme elles l’ont été dans ce contre-sommet.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s