[Pesticides] Pollution au Chlordécone : des paroles sans les actes

Le Chlordécone est un pesticide de synthèse utilisé dans le traitement des sols dans les bananeraies. La pollution au Chlordécone est mal connue en France métropolitaine, principalement parce qu’elle ne touche que les Antilles françaises. Pourtant, elle fait partie des plus gros scandales sanitaires mais contre lequel aucun moyen n’a jamais été réellement mobilisé, le plan de lutte actuel étant totalement insuffisant. Le 9 novembre dernier, avec le refus de la hausse de crédit du plan de lutte contre le Chlordécone, la majorité a confirmé une nouvelle fois son incapacité à se mobiliser pour l’écologie et pour la santé, tout particulièrement dans les territoires d’outre-mer. Le Président Macron avait pourtant assuré que la France devait assumer ses erreurs sur ce sujet.

Petit rappel historique :
Faire de la monoculture intensive sous les tropiques n’est jamais chose aisée. C’est même particulièrement inadapté, la nature exubérante sous ces climats ayant une forte tendance à reprendre ses droits. En 1972, le charançon du bananier fait rage dans les Antilles françaises, alors que l’exportation de bananes est devenue la principale ressource de l’île. Ressource dirigée et monopolisée par la communauté Béké : les anciens maîtres qui détiennent 80% de la production et du foncier. Le remède miracle arrive, c’est le Chlordécone, un pesticide de synthèse produit aux Etats-Unis.
En 1975, des employés de la société Hopewell qui produit ce pesticide ainsi que des riverains sont intoxiqués. Classé cancérogène possible par l’OMS, les Etats-Unis interdisent le produit dès 1977.
En France, c’est tout l’inverse. Sous la pression des lobbys békés menés par Y. Hayot, le pesticide qui n’avait qu’une autorisation temporaire se voit homologué en 1981 malgré les études françaises qui montrent sa dangerosité et sa persistance dans les sols (environ 500 ans). Il faut attendre 1990 pour son interdiction définitive, mais les lobbys se remettent en action et une dérogation est donnée jusqu’en 1993 pour écouler les stocks. La France aura donc continué à utiliser ce pesticide « cancérogène probable » plus de 15 ans après son interdiction aux Etats-Unis.
La Martinique et la Guadeloupe sont aujourd’hui largement contaminées. Plus de 30% de la SAU(1) est touchée et la cartographie des terrains touchés, initialement confidentielle, n’est disponible que depuis cette année. La pêche en cours d’eau y est interdite, le littoral est contaminé et de larges portions de côtes sont également interdites à la pêche. Des études épidémiologiques (Karuprostate) montrent que l’exposition au Chlordécone augmente le risque de cancer de la prostate (2 fois plus important aux Antilles françaises qu’en métropole(2)) ainsi que le risque de troubles neurologiques. Actuellement, plus de 90% des antillais sont contaminés et il faudra des centaines d’années aux Antilles françaises pour retrouver des terres débarrassées de ce produit.

Symbole de la politique néocoloniale française, rien de tout cela n’était ignoré des politiciens français de l’époque, entre 1977 et 1993, qui avaient toutes les données et tous les rapports démontrant la dangerosité du produit. Depuis 1993, les mêmes politiciens ont également toute connaissance du niveau de contamination et des effets sur la population. Le suivi de terres contaminées, des rivières contaminées, du littoral contaminé et assuré par la DEAL et les Collectivités territoriales, et des budgets (faibles) sont alloués chaque année à la lutte contre le Chlordécone. En fait de lutte, il s’agit plutôt d’un observatoire, confidentiel jusque cette année, et des quelques actions d’aménagement pour trouver des sources non contaminées pour l’irrigation et en assurer la distribution.

Lors de sa visite en Guadeloupe, le Président Macron assume et explique que « la pollution au Chlordécone est un scandale environnemental. C’est le fruit d’une époque désormais révolue, (…) d’un aveuglement collectif ». Mieux, il assure que dorénavant « l’Etat doit prendre sa part de responsabilité ».

De quelle responsabilité parle-t-on ? Pour le passé, c’est trop tard. L’indemnisation est une maigre consolation pour les victimes et n’est de toute façon toujours pas votée. Une proposition de loi allant dans ce sens a été déposée en juillet 2018 par O. Serva, député LREM de Guadeloupe, mais n’est toujours pas programmée et renvoyée sine die à la commission des affaires sociales.
Pour le présent, l’Etat a les moyens de s’impliquer sur 3 axes majeurs : la source (les terres contaminées), les vecteurs (les produits de consommation et les cours d’eau), et l’exposition (la relation consommateurs / produits contaminés).
Tout d’abord, l’Etat peut engager des travaux de détoxification des terres agricoles et des jardins privatifs. Les techniques sont longues, onéreuses, mais connues et demanderaient à être développées, testées et évaluées.
Il pourrait imposer la création de zones tampons efficaces entre les secteurs contaminés et les cours d’eau avec la mise en place de pratiques agricoles évitant l’érosion des sols et le transfert aux bassins versant.
Enfin, il pourrait réduire l’exposition en retirant du marché tous les produits présentant des traces de Chlordécone, en jouant sur les seuils d’autorisation de vente de produits de consommation.

Tout cela demande bien entendu des financements importants mais si l’Etat veut assumer « sa part de responsabilité », il faut bien qu’il fasse des efforts. Or, le bilan du gouvernement Macron est inqualifiable. Rien sur le traitement des sols, rien sur la protection des cours d’eau, et des seuils d’autorisation pour la consommation de poissons, viandes et légumes contre-productifs puisqu’ils ne tiennent pas compte de l’exposition chronique (voir notre article).
Pire, l’Assemblée nationale a rejeté le 9 novembre 2018 une hausse des crédits de lutte contre ce pesticide de synthèse. Serge Letchimy proposait un doublement du plan de lutte (de 2 à 4 millions) alors que la France Insoumise demandait 6 millions d’euros pour ce plan. Jugé insuffisant à 2 millions d’euros, ce financement de 6 millions permettait tout juste d’envisager des ouvertures possibles. Mais comme au temps des colonies, l’Etat continuera donc a distribuer de la verroterie aux Antillais en échange des richesses locales et d’une forme de paix sociale. Une fois de plus, Emmanuel Macron se décrédibilise et décrédibilise le discours politique en matière d’environnement comme dans les autres domaines.

1- surface agricole utile
2- le Chlordécone n’est pas responsable de la totalité de ce facteur 2 mais participe à l’augmentation du risque de cancer, tout particulièrement pour les Antillais qui s’installent en métropole et qui s’exposent alors aux autres cancérogènes, absents des Antilles françaises.

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